Les textes suivants sont un choix d'extraits du très long avant-propos, ou de ses notes de bas de page, du Traité de l'Harmonie en trois volumes, de Charles Koechlin.

Cet aperçu des préoccupations pédagogiques du grand professeur sont toujours pertinentes aujourd'hui.
 

L'objet de l'harmonie

Souvenez-vous de J. S. Bach : "J'ai dû beaucoup travailler, disait-il. Tout autre, avec autant de travail, serait parvenu où j'en suis"... Extrême modestie, je sais bien, - mais dont il faut retenir l'encouragement. Si vraiment  " le génie est une longue patience ", commencez par accorder cette patience à l'étude de l'harmonie, et vous en serez récompensés.


À propos de cette technique, on se demandera peut-être pourquoi l'étude de l'harmonie ne se bornerait point à celle des maîtres? Analyses de leurs œuvres ; connaissance, jugement de leur art, - examen des conditions dans lesquelles ils emploient les accords, étude approfondie de leur vocabulaire.

On pourrait aussi bien soutenir que seule la lecture des poètes suffirait à former de nouveaux poètes. Et l'exemple de certains génies renforcerait la thèse. Mais il n'est pas que de grands génies. Et, d'une façon générale, il semble que l'usage - en littérature, d'apprendre la grammaire, de pratiquer les analyses logiques et grammaticales, d'étudier la syntaxe, de s'exercer aux compositions françaises ou même aux vers latins, - en musique, de passer par la filière du solfège, de l'harmonie, du contrepoint et de la fugue, - soit jusqu'à présent celui qui ait donné les meilleurs résultats.


L'étude, séparée, de l'harmonie et du contrepoint, a ses raisons pratiques. Il y a, je sais bien, quelque artificiel à classer ainsi, à travailler séparément et presque schématiquement des éléments de la musique que les compositions des maîtres nous révèlent intimement fondus. Mais cette réunion même (ainsi, chez Bach) présente une complexité où se perdrait l'élève inexpérimenté, s'il voulait, pour son compte, ex abrupto, s'y adonner.

L'analyse (non moins que la pratique) de ce style où s'unissent l'harmonie et le contrepoint, est d'ailleurs fort délicate; on ne saurait la proposer à un débutant.

Au contraire, les leçons d'harmonie offertes aux élèves, les accords simples que l'on y considère tout d'abord, - ensuite, les exercices de contrepoint rigoureux et finalement la fugue d'école, amènent les difficultés une à une, les séparent et graduent le travail


(...) L'expérience acquise nous mène à conclure que l'étude de l'harmonie doit précéder celles du contrepoint et de la fugue. Elle est précieuse à divers égards :
1.
D'abord, elle habitue les élèves (aujourd'hui naturellement enclins, dès leurs débuts, à des combinaisons ultra-dissonantes) aux accords qu'employèrent les maîtres d'autrefois. Elle leur montre, s'ils savent comprendre, que ces accords ne sont point les vocables d'une langue morte; - que la beauté de cette langue est toujours vivante et qu'avec elle, on peut réaliser de la musique, même personnelle.
2.
Cette étude aide au développement de l'imagination harmonique, comme celle du contrepoint favorise l'intuition qui crée de souples mouvements mélodiques. Il ne faudrait point croire que ces facultés fussent innées, ou du moins qu'elles ne pussent gagner à la culture d'une solide technique. Celle-ci n'a jamais nui, bien au contraire, à la personnalité: elle aide à découvrir l'orée de nouveaux chemins. – Il est bon que l'élève s'exerce à " entendre dans sa tête " ; il est nécessaire pour lui de concevoir des tonalités nettes, de savoir dire sa pensée clairement, et d'éviter toute platitude comme toute maladresse. (...)
3.
Une bonne harmonie est absolument obligée dans le contrepoint et dans la fugue. Les mouvements des parties doivent toujours reposer sur des basses musicales et constituer des enchaînements harmonieux. On peut même affirmer que c'est dans le style contrapunctique surtout, que les accords ont besoin d'être nets et clairs - à cause précisément de la complexité des parties qui s'entrecroisent.
4.
Ajoutons, en passant, qu'il est très salutaire d'avoir pratiqué sérieusement et de connaître à fond l'harmonie consonante (celle des accords parfaits) - si diverse d'ailleurs lorsqu'on sait l'utiliser. Les ressources du diatonique, grâce aux accords parfaits des divers degrés, enrichis de mouvements contrapunctiques et de rythmes vivants, sont quasiment infinies. Mais cette étude exige une singulière finesse d'oreille, - la musicalité ne résultant pas de l'obéissance aux règles - laquelle n'est point suffisante (on verra plus loin que, dans la composition libre, cette obéissance n'est pas plus nécessaire que suffisante). (...)
5.
Quant à la discipline provisoire que s'imposera l'élève, nous aimons à croire qu'il ne regrettera point de s'y être soumis. Entraînement salutaire, auquel il gagnera d'éviter la monotonie d'un maladroit amateurisme, et d'acquérir la souplesse d'écriture, l'aisance, la sûreté du style, et cette variété même de pensée qu'une entière liberté précoce n'aurait point favorisée. - Sans -doute, après avoir " fini le traité ", il lui sera nécessaire de savoir oublier certaines règles spéciales à ces sortes d'ouvrages. C'est à quoi le mènera la fugue, s'il la pratique avec un esprit suffisamment large. Rien ne lui sera plus aisé, d'ailleurs, que d'incliner à sa guise vers des combinaisons dissonantes, polytonales, atonales même... (...)


Les règles

Insistons, dès à présent, sur ce point : si les Règles de l'harmonie vous semblent violées (et elles le sont, en effet) par maint chef-d'oeuvre indiscutable et d'ailleurs réellement traditionnel, purement écrit, - ces règles sont profitables, pour ne pas dire absolument nécessaires à qui veut travailler sérieusement. Les transgresser dès le début conduirait à de monotones " mouvement parallèles ". L'entière liberté qu'on s'attribuerait, on ne saurait en user, alors, que maladroitement. Ce fait d'expérience n'est pas contestable.


Les travaux

Quant à la façon de travailler, on recommande en général l'habitude d'écrire à la table, sans le secours du piano. Il faut, pour cela, développer le sens de l'audition intérieure ; tout bon musicien la possède, dans une certaine mesure; mais cultivant ce don, il atteindra des résultats presque inespérés. Toutefois nous conseillons (au début surtout) de vérifier au piano : notez bien les erreurs de l'oreille et toutes les surprises que vous pourrez avoir. Avant que d'être lue, la musique est faite pour être entendue: par des exécutions au piano, par la mémoire de ces exécutions, vous développerez votre faculté d'entendre dans le silence les sonorités simultanées que sont les accords.
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§ 4
(...) Dans ses "devoirs d'harmonie", toujours et avant tout, l'élève devra s'efforcer de faire de la musique. Je pense que les premiers exercices lui paraîtront bien simplistes : il jugera difficile, avec ces textes, de composer des morceaux de musique. Pourtant, déjà (et je dirais presque surtout) dans le maniement si délicat des accords parfaits, la musicalité se révèle. Trouver les bonnes dispositions de sonorités, les enchaînements aisés et naturels, les lignes mélodiques les meilleures (au moins pour le soprano), ce n'est pas facile. En y parvenant, on fait acte de réel musicien.

(...) Puis, parvenu aux accords de 7e , aux retards, aux notes de passage, etc... il prendra contact avec le langage se rapprochant de celui des musiciens " classiques " ; à ce moment, il lui sera loisible d'analyser harmoniquement (et tonalement) certaines œuvres de maîtres.
Quant à la musique plus récente, celle écrite depuis le début du XXe siècle, on y remarquera tant d'innovations (et parfois si imprévues) qu'elles sembleront rebelles à l'analyse normale, en même temps que contraires à la plupart des usages en cours jusque là. En réalité, une étude approfondie de l'évolution harmonique montrerait la marche constante, naturelle, irrésistible, de cette évolution.


© 1928 by EDITIONS MAX ESCHIG.Reproduit avec l'autorisation des EDITIONS MAX ESCHIG,

27-10-1998.